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« Non, c’est non », d’Irene ZEILINGER

« Pour pouvoir se défendre, il faut d’abord détruire les mythes d’impuissance et de faiblesse »

Il y a plusieurs années, lorsque j’ai commencé le Kung Fu, j’étais motivée par l’idée d’apprendre à me défendre. Lorsque l’on manque de confiance en soi et que l’on imagine le monde extérieur avec son lot de danger (ce qui est plus une création de l’esprit lié à la peur que la réalité), apprendre un art martial semble être la solution.

Le self-defense ne se résume pas à savoir briser des articulations, mettre à terre un ou plusieurs individus plus costauds que soi. Le self-defense est avant tout un moyen d’avoir la bonne attitude pour éviter les mauvaises rencontres, pour désamorcer une situation et pour ne pas laisser s’installer entre son agresseur et soi une relation de prédateur/proie.

 

Le texte qui suit est un extrait du livre d’Irene ZEILINGER « Non, c’est non ». C’est un texte que j’ai découvert il y a déjà plusieurs années et que je trouve intéressant pour comprendre les mécanismes inconscients qui se mettent en place lors d’une agression.

 

Voici donc l’extrait :

 Je voudrais vous raconter une histoire qui me hante. C’est une histoire vraie. En 1966, à Chicago, un certain Richard Speck entra par effraction dans une maison où habitaient des élèves infirmières. Neuf étaient présentes, huit d’entre elles sont mortes entre ses mains au cours de la soirée. Il était seul. Il n’avait pas d’arme. Il les a enfermées dans une pièce où il est venu chercher ses victimes l’une après l’autre, pour les emmener dans une autre pièce où chacune a été ligotée, puis étranglée. Elles savaient qu’il voulait toutes les tuer. Elles avaient la possibilité de parler entre elles pour développer une stratégie commune. Mais pas une seule fois, semble-t-il, ces jeunes femmes n’ont pensé : « Nous sommes plus nombreuses que lui, on ne se laissera pas faire, nous ne voulons pas mourir. » Une seule a eu la présence d’esprit de se cacher sous un lit – ce fut le seul acte de résistance – et elle a survécu. Il n’avait pas compté ses victimes…

C’est un horrible exemple de l’importance de l’autodéfense mentale : pour pouvoir se défendre, il faut d’abord détruire les mythes d’impuissance et de faiblesse, les déséquilibres de pouvoir réels et imaginaires qui voudraient nous condamner à être victimes, qui nous rendent victimes sans même que l’agresseur ait besoin de lever le petit doigt.

Pourquoi cette histoire a-t-elle pu se produire de cette manière ? À mon avis, il n’est pas anodin que les victimes aient été uniquement des femmes. Imaginez-vous la même situation un peu différemment : un assassin entre, seul et sans arme, dans une maison où habitent neuf étudiants ingénieurs. Il est difficile de concevoir que tous se seraient laissé faire, sans résistance, sauf un qui se serait caché. Ou, si vous voulez, imaginez encore un autre scénario : l’assassin entre dans une maison où, en plus des huit infirmières, un autre homme est présent. Que ce serait-il passé ?

D’où vient la différence ? Cela ne peut pas être uniquement une question de force physique, car neuf femmes sont sûrement plus fortes qu’un seul homme. Il faut chercher ailleurs. Ce qui fait cette différence entre femmes et hommes par rapport à la violence, c’est quelque chose qui se passe dans la tête. C’est une conséquence de l’éducation et de la socialisation des femmes et des hommes.

Pourquoi les hommes et les femmes sont-ils si nombreux à suivre si scrupuleusement les règles qui sont censées définir, dans notre société, ce que sont un « vrai » homme et une « vraie » femme ? Après tout, ces stéréotypes féminins et masculins sont très limitants. La raison fondamentale de ces comportements correspondant aux attentes sociales est que nous ne voulons pas perdre l’amour et le respect que les autres nous portent. C’est pour cela que nous nous comportons conformément à leurs attentes, en jouant les rôles qu’ils attendent de nous. Mais pourquoi avons-nous une telle peur de perdre l’amour ou l’estime des autres ? Parce que notre image de soi est en très grande partie construite sur l’estime des autres, ce qui nous met dans une position de dépendance à leur égard. Et il y a bien sûr des liens forts et importants entre nous et les autres, de sorte que les autres peuvent nous influencer par leurs opinions et leurs jugements, surtout quand ces « autres » comptent pour nous. Mais si nous avons confiance en nous-mêmes, si nous pensons que, dans le fond, nous avons le droit d’exister, d’être heureuses, d’être traitées avec respect, jamais le regard d’autrui ne pourra détruire toute notre force et toute notre joie de vivre.

Comme par hasard, ce sont les attentes envers les femmes qui nous démunissent dans des situations où quelqu’un transgresse nos limites. Voici quelques éléments qui nous permettront d’y voir un peu plus clair.

LES FEMMES N’ONT PAS DE MODÈLES POSITIFS

En ce qui concerne l’autodéfense, les femmes ont très peu de modèles positifs à leur disposition. Les modèles sont très importants dans le développement de l’identité personnelle car ils donnent une image de ce qui est possible : si l’on n’a jamais vu de femme boxeuse, haltérophile ou alpiniste, comment pourrait-on s’imaginer en être capable en tant que femme ? Si aucune femme n’a jamais gagné sa vie en tant qu’écrivain, si aucun orchestre n’a jamais joué de symphonie écrite par une femme, si aucun musée n’a jamais exposé d’œuvres de femmes, comment pourrait-on s’imaginer pouvoir devenir une artiste ? Nous avons certes fait beaucoup de progrès, mais il y a encore des professions ou des activités dans lesquelles il n’est pas « normal » (c’est-à-dire non conforme à la norme) de voir autant de femmes que d’hommes – et vice versa. Le même phénomène joue aussi par rapport à l’autodéfense. Là aussi, pour que les femmes puissent se penser capables de se défendre, il faudrait des images de femmes décidées, sachant dire non, capables de poser leurs limites et de répondre efficacement aux agressions verbales ou physiques.

Or qu’est-ce que nous voyons autour de nous ? Tout le contraire bien sûr : dans les livres, les films, les jeux vidéo, les quelques personnages de femmes qui peuvent se défendre sans l’aide d’un homme sont des perles rares qui n’ont souvent pas grand-chose de commun avec nous, simples mortelles. Dans les journaux et à la télévision, on nous parle des crimes du point de vue du criminel plutôt que de celui de la victime – c’est pourquoi nous savons exactement ce que le violeur a fait lors d’un viol, mais nous n’avons aucune idée des réactions de la femme. Et même dans nos familles et cercles d’ami/e/s, on se raconte des histoires d’expériences violentes, mais rarement sont mises en évidence les réactions qui ont aidé les femmes à survivre, voire à s’en sortir. Au contraire, il n’est pas rare qu’on se demande pourquoi la victime a pris tel ou tel risque, comme si l’agression était de sa faute. On ne nous dit pas ce qu’elle a fait pour être encore en vie, ou pour avoir évité le pire… Tout cela fait que nous n’avons aucune idée de ce dont nous sommes capables en tant que femmes pour notre propre défense.

LES FEMMES SONT ÉDUQUÉES À S’OCCUPER DES AUTRES AVANT DE S’OCCUPER D’ELLES-MÊMES

L’altruisme et l’esprit de sacrifice sont, avec la vulnérabilité, des vertus « féminines ». Ça peut être très beau. Mais ce sont aussi des expressions de la soumission. Dans les familles, les filles sont encouragées, voire obligées, à prendre soin de leurs petits frères et sœurs. Alors qu’elles sont tenues de réagir à des transgressions de limites par l’intériorisation, la tristesse et le repli sur soi, on attend plutôt des garçons qu’ils fassent preuve d’une réaction énergique, avec de la colère et du courage. En conséquence, nous les femmes, avons tendance à penser que nous portons en toutes circonstances la responsabilité du maintien de l’harmonie émotionnelle entre les gens. Mais, surtout, nous ne donnons pas la priorité à nos propres besoins et à nos propres désirs.

Pourquoi ? Nous l’avons déjà dit : ne pas se soumettre aux attentes de rôles de genre peut avoir des conséquences sociales ou économiques négatives. Voyez les magazines féminins : tout tourne autour de la question comment rendre l’homme (mari, petit ami, etc.) heureux, comment faire pour qu’il se sente valable, capable et intelligent. Si on nous parle d’être bien dans notre peau, c’est parce que cela nous rend plus séduisantes. En revanche, ouvrez des magazines pour hommes : aucun article sur ce qu’ils pourraient faire pour que leurs partenaires se sentent plus fortes, plus capables ou plus intelligentes…

LES FEMMES N’ONT PAS UNE IMAGE POSITIVE DE LEURS CAPACITÉS DE DÉFENSE

Comme nous manquons d’expériences de confrontation physique, nous ne connaissons pas notre propre force ni notre impact physique potentiel sur l’autre. Cela conduit à des craintes irréalistes concernant la peur d’être blessée et celle de blesser l’agresseur. Dans mes stages d’autodéfense, je rencontre presque à chaque fois des femmes qui croient que cela ne sert à rien de se défendre. Si vous croyez que la simple présence d’un agresseur signifie votre mort, vous êtes déjà morte. D’autres attitudes dans la même veine : « Je ne pourrais jamais faire de mal à une mouche » ; « Je ne veux pas m’abaisser à son niveau » ; etc.

À cette sous-estimation de nos propres capacités de défense s’ajoute la surestimation du pouvoir de l’agresseur.

Sans même avoir essayé, nous supposons que l’agresseur ne pourra même pas sentir nos coups, que nos efforts susciteront le ridicule. Ces craintes sont nourries par les images véhiculées par les médias.

Les super-héros ou les Terminators qui se relèvent toujours alors qu’ils devraient logiquement être hors service depuis au moins une heure vu tous les coups qu’ils ont reçus, c’est dans les films. Dans la vraie vie, il est essentiel de comprendre que les agresseurs sont des humains aussi vulnérables et faillibles que nous-mêmes, et de savoir que les femmes ont montré maintes fois depuis des générations qu’elles sont capables de poser leurs limites avec succès.

LES FEMMES ONT TROP D’IMAGINATION

Nous sommes les championnes du monde dès qu’il s’agit de s’imaginer le pire. Un homme nous importune dans un transport en commun. Si je dis quelque chose, est-ce qu’il va m’insulter ? Est-ce que les autres passagers vont penser que je l’ai provoqué ? Est-ce qu’il va devenir violent ? Et si les autres ne m’aident pas ? Et s’il a un couteau ? Cette surenchère virtuelle nous empêche de faire les choses les plus simples, par exemple commencer par dire clairement, dans un bus bourré à craquer, que votre voisin doit enlever sa main de vos fesses.

Le problème, ce n’est pas le pouvoir de l’agresseur, c’est la façon dont nous nous imaginons ce pouvoir.

Nous lui accordons souvent un pouvoir qu’il n’a pas, et nous faisons le jeu de l’agresseur. La solution n’est évidemment pas de tout voir en rose. Il s’agit plutôt de toujours confronter nos craintes à des informations correctes sur les risques et les dangers réels d’une situation, de chercher à évaluer nos chances de nous en sortir plutôt que d’utiliser la crainte du pire pour accroître notre vigilance et renforcer nos défenses.

LES FEMMES SE SENTENT COUPABLES DE TOUT ET DE RIEN

L’éducation des filles qui nous rend plus vulnérables aux violences, entre autres parce qu’elle cultive la culpabilité. La femme parfaite s’occupe de tous les membres de sa famille. Elle leur fournit ce dont ils ont besoin, leur donne le meilleur d’elle-même, les nourrit en ressources, en émotions et en attention. Dans le même temps, la femme parfaite est censée n’avoir besoin de rien. L’image de soi de nombreuses femmes dépend de leur capacité à réaliser cet idéal en se sacrifiant pour tout le monde. C’est compréhensible car la capacité de rendre les autres heureux représente un pouvoir immense, et souvent le seul pouvoir dont les femmes pensent disposer. Soyons honnêtes : pourquoi avons-nous de telles difficultés à endosser le qualificatif d’égoïste ou de matérialiste ? Pourquoi nous laissons-nous berner par l’idée que nous serions les seules à pouvoir faire telle ou telle tâche (ingrate et mal payée) ?

Par contre, ce que nous savons faire « tout naturellement » en général, c’est exagérer notre part de responsabilité. Souvent, si une femme éveille, sans le vouloir, l’intérêt d’un homme, elle se sent coupable. Je ne veux pas vous désillusionner, mais nous ne sommes pas si irrésistibles que ça, et les hommes ne sont pas des bêtes qui ne savent pas maîtriser leurs pulsions. Tout cela vient de nouveau de notre éducation, qui vise à nous faire poursuivre l’idéal de la féminité. La femme idéale est un objectif qu’une femme en chair et os ne peut jamais atteindre, car il y aura toujours dans ce monde des conflits, des langes sales et des maris affamés. Ce qu’on appelle le travail des femmes est un travail sans fin et donc sans perfection possible, et c’est un travail que nous sommes censées faire par amour. Si nous n’y arrivons pas parfaitement, c’est que nous n’aimons pas assez. Nous échouons tous les jours, et cela nous donne une source infinie de culpabilité… comme c’est pratique ! Et puisque nous sommes contaminées par ce virus de rendre les autres heureux, nous pensons aussi que, quand quelqu’un fait quelque chose, c’est nous qui le lui avons « fait » faire. Si un homme tripote une femme dans le métro, c’est parce qu’elle l’a provoqué (qu’elle a un trop joli cul ou une jupe trop moulante). Si un père abuse de sa fille, c’est qu’elle était aguicheuse. Si une femme est battue par son mari, c’est qu’elle l’a rendu jaloux et qu’elle aime ça puisque, en plus, elle reste. Les victimes sont rendues responsables de la violence qui leur est faite. Et nous y croyons.

Par contre, bizarrement, il est rare qu’on reproche à une banque le hold-up qui s’y est déroulé, qu’avec sa façade en marbre, elle l’aurait un peu cherché. Qu’elle aurait été trop aguicheuse en publiant ses profits, en croissance depuis des années. Ou qu’elle voulait à coup sûr être dévalisée, puisque son système d’alarme fonctionnait trop lentement. Mais il devient vite évident que la seule raison pour laquelle la banque a été attaquée est qu’elle est une banque. Un voleur pense donc qu’il y trouvera de l’argent, et il peut aussi anticiper certains systèmes d’alarme. Un système d’alarme anticipé par un agresseur est un système inutile car contourné. De même, nous sommes agressées entre autres parce que nous sommes (ou parce que l’agresseur nous prend pour) des femmes – ou lesbiennes ou immigrées ou âgées ou handicapées ou pauvres ou prostituées et ainsi de suite… Nous n’avons pas choisi l’identité pour laquelle on nous agresse – pourquoi donc nous faudrait-il culpabiliser, en prime ?

Ce complexe de culpabilité est un produit de notre société, où il semble légitime d’agresser une femme en faisant peser sur elle toute la responsabilité de l’agression. Le rôle des femmes est de servir de réceptacle à cette culpabilité projetée. Or le complexe de culpabilité n’est pas une vraie émotion. Il ne cesse pas quand la personne a fait tout son possible pour rectifier la situation, car une femme n’en fera de toute manière jamais assez. »

 

Je vous renvoie vers le livre, pour lire la suite !

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